La France méprise le service… et la ville : ne nous trompons pas de combat Monsieur Wolton !

BM_octobre 2012

Par Benoît MEYRONIN, Directeur Associé de l’Académie du Service et Professeur à Grenoble Ecole de Management

Je réagis ici à la tribune publiée par Dominique Wolton dans le quotidien Les Echos en date du 25 novembre 2013, dans laquelle il écrit : « Il faut une révolution mentale complète pour revisiter ce schéma hallucinant qui a identifié le progrès à la disparition des paysans… pour aboutir à un secteur tertiaire bouffi et sans identité, où s’entasse l’écrasante majorité de la population ». Les 85% de Français qui ne travaillent pas dans l’industrie apprécieront… Les qualificatifs sont durs, mais ils n’ont rien d’inhabituel hélas dès lors qu’il s’agit de parler du secteur tertiaire et de la ville (pour le reste du texte).

Le papier de notre confrère recouvre en fait deux malentendus, deux négations ostentatoires qui gangrènent nos esprits : le refus du fait urbain et son corolaire, le refus de la tertiarisation de nos économies. Commençons par le fait urbain, en connivence avec un sociologue qui ne partage pas la thèse de D. Wolton, Jean Viard : « Et puis il y a la France des villes (…). Ces villes sont les vrais moteurs de notre croissance et de notre créativité. Nous pourrions être la génération dont on dirait plus tard : ce sont eux qui ont enfin donné du pouvoir aux cités de France » (in Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie, 2011). Le message est clair : la France n’aime pas la ville.

Or ces territoires sont ceux qui donnent le tempo de la croissance dans notre pays. Continuons ainsi avec l’un de nos plus stimulants économistes, Laurent Davezies, lequel écrivait assez récemment, à propos de la crise et de son impact sur les territoires : « On trouve, dans cette France « qui gagne », la plupart des grandes métropoles (…) ainsi que de plus petites, très industrielles (Les Herbiers, Cholet, Colmar ou Vitré) ».

Ainsi, il y aurait donc cette France « qui gagne », la France des métropoles et des villes, industrielles mais surtout tertiaires, et la France des campagnes que D. Wolton oppose au « cauchemar » urbain. La France déteste la ville, et elle déteste le service, ce qui est finalement assez logique. Mais elle a tort. Car ses villes sont le meilleur atout dont elle dispose dans la compétition économique, et elles sont de surcroît une vitrine convaincante de son puissant savoir-faire en matière de « fabrique de la ville » : qu’il s’agisse de l’architecture et de l’urbanisme, de la construction HQE, des services urbains (des transports publics ou encore du traitement des eaux), la fabrique de la ville made in France a déjà conquis le monde et elle est fédérée depuis peu au sein d’un cluster ou plutôt d’une « marque »[1].

Les faits sont têtus, Monsieur Wolton. Au « monopole urbain » dont vous parlez j’oppose la nostalgie d’un Âge d’Or qui fait toujours référence au monde rural, cette perte originelle que la France ne cessera donc jamais de pleurer… La France du 21ème siècle ne doit pas mépriser le monde rural, certes, mais elle doit surtout cesser de réaffirmer la primauté du fait rural sur l’urbain, source de progrès sociaux, technologiques, artistiques et économiques depuis tant de siècles. Nier cette poussée urbaine revient à nier la notion même de progrès. Le service et la ville marchent main dans la main, il est grand temps de leur reconnaître leur place et de mieux les penser ensemble.


[1] Vivapolis, qui se positionne comme « la marque France de la ville durable à l’international », fédère 20 grands groupes et 70 PME. Elle a été lancée en septembre dernier.

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