L’économie collaborative, cet hybride qui associe l’humain au digital

BeMyEyes

Par Benoît MEYRONIN, directeur associé à l’Académie du Service et directeur délégué Business Développement & Transformation de Grenoble Ecole de Management

Dans un ouvrage intitulé What’s Mine is Yours: How Collaborative Consumption Is Changing The Way We Live, Rachel Botsman[1] a proposé une définition de la consommation collaborative dès 2010 : « La consommation collaborative est un modèle économique favorisant l’usage sur la possession et permettant d’optimiser les ressources via le partage, le troc, la revente, la location, le prêt ou le don de biens et service ». Ce vaste ensemble et le qualificatif qui le désigne recouvrent en fait deux grandes branches bien distinctes…

  • Des activités qui intègrent les valeurs de l’économie sociale et solidaire afin d’apporter des réponses à des enjeux sociétaux ou de solidarité. Nous citerons ici le cas remarquable de Be My Eyes, un réseau de volontaires qui permet d’assister dans leurs quotidiens les personnes malvoyantes en devenant, en quelque sorte, leurs propres yeux (via une application pour smartphone).
  • Des activités qui manifestent clairement dans leur ADN les valeurs du capitalisme traditionnel – citons ici la société italienne Be My Eye (sans « s » cette fois), présente depuis peu en France et qui, via le crowd, permet aux grandes marques de s’assurer de leur présence et de leur… visibilité dans les rayons des grandes surfaces.

 

Vous avez dit « collaborative » ?

Les deux activités citées se distinguent ainsi par un « s » (à la fin du mot « eye ») mais, surtout, par une approche radicalement différente des possibilités du « crowd », cette capacité que les Hommes ont aujourd’hui de se rapprocher à grande échelle, très vite et à moindre coût pour un motif particulier – aider les malvoyants versus assister une marque qui a besoin de s’assurer de sa visibilité. Dans les deux cas le regard est fondamental, le smartphone indispensable, et la capacité à se connecter rapidement à une vaste communauté tout autant. Mais l’un évolue dans un registre de solidarité tandis que l’autre opère dans celui de la sphère marchande : la « collaboration » ne revêt donc pas tout à fait le même sens, la gratuité du geste dans un cas renvoyant dans l’autre à une rémunération complémentaire pour la personne qui « loue » ses yeux à la marque.

L’économie collaborative ou ce tertiaire qui nous fait gagner du temps

L’économie collaborative repose donc sur trois piliers : le smartphone comme support physique (et/ou une plateforme Internet dès lors que le mode collaboratif s’entend à une certaine échelle – car on peut être dans le collaboratif sans le secours du digital), une culture de l’usage (et moins de la propriété), et enfin la rencontre entre des personnes (à distance et/ou physiquement  – dans le cas du co-voiturage ou de la location de voitures entre particuliers par exemple).

Qu’elle soit à vocation marchande ou non, l’économie collaborative est donc fondamentalement une économie de la (mise en) relation : elle crée de la valeur en rapprochant les Hommes, leurs besoins (de mobilité dans le cas du co-voiturage ; de fonds pour entreprendre ou créer de la solidarité dans le cas du crowd-funding), leurs fragilités (dans l’exemple de Be My Eyes), leurs expertises (dans le cas des coopératives d’experts/consultants), leur temps disponible pour traiter le quotidien (les accorderies), etc.

Ce faisant, elle libère du temps et des ressources que nous pouvons affecter à d’autres activités. Elle incarne ainsi la vision qui était déjà celle de Jean Fourastié lorsqu’il écrivait en 1949 : « La consommation de secondaire exige du temps ; celle de tertiaire en économise » [in Le grand espoir du 20ème siècle].

Cette phrase, longtemps, m’a « habité ». En l’interprétant comme suit, c’est-à-dire en comparant l’acte « secondaire » qui consiste à emprunter ma voiture pour me rendre à Grenoble Ecole de Management versus à prendre le train – acte « tertiaire » – elle s’est éclairée. Oui, consommer du tertiaire permet de reprendre la main sur cette ressource précieuse qu’est notre temps. Et ce même si les trains sont parfois en retard.

En recourant à l’économie collaborative, nous nous inscrivons bien dans cette dynamique et c’est la première raison qui fait que je suis optimiste quant à son avenir.

L’économie digitale est d’abord une économie de la personne et de la société en réseau

La seconde raison renvoie à cette idée que pour fonctionner, l’économie collaborative implique que des Hommes puissent partager et, d’une manière ou d’une autre, se rencontrer : pour covoiturer par exemple, ou lorsqu’il s’agit de « prêter » ses yeux via un smartphone dans notre exemple. Le digital n’est alors qu’un moyen qui rend possible cette forme de rencontre dans certaines situations, car après tout l’on peut très bien covoiturer avec son voisin sans le recours d’un smartphone…

Or, si l’on suit cette fois mon autre maître à penser, le sociologue Erving Goffman, lorsqu’il écrit que « dans le monde occidental, le service dispensé ou reçu joue un rôle important dans le développement des relations entre deux individus » (Asiles, 1968), alors on voit bien que le sens profond de l’économie collaborative se révèle aussi dans sa capacité à nous socialiser d’une autre façon : ce n’est plus avec un proche ou notre voisin que l’on partage une auto, mais avec un(e) inconnu(e) que nous rencontrons via une plateforme web et une appli pour smartphone.

L’économie collaborative demeure donc, profondément, une économie du service à la personne, cette « aide désirée par celui qui la reçoit » (Asiles encore). Le paradoxe de cette économie, qui se confond souvent avec le digital, est bien de reposer sur cette socialisation sans laquelle les services qu’elle propose ne fonctionnent pas : sans l’Homme, le digital n’est rien ; mais avec le digital, l’Homme démultiplie ses capacités à collaborer bien au-delà de ce qu’il pouvait entreprendre jadis.

Poétique de l’économie collaborative : le jardin participatif  

En cette veille de 1er mai, fête populaire que le muguet si odorant aide à célébrer comme – aussi – l’arrivée du « vrai » printemps, concluons cet article par une photo : celle d’un micro-jardin participatif situé près de chez moi, à Lyon, dans le 6ème arrondissement. Car l’économie collaborative peut être aussi cette écologie collaborative qui agit comme une externalité positive dont les passants profitent sans contribution de leur part (mais nous sommes invités à planter notre graine pour aider à embellir cet espace public) : merci, donc, à celles et ceux qui ont créé cet espace qui relie les Hommes entre eux. Sans le digital, cette fois, mais avec des fleurs.

JardinParticipatif

[1] R. Botsman pilotera ce qui semble être le 1er MBA au monde dédié à l’économie collaborative (Oxford University Said School of Business). Elle a publié dans la Harvard Business Review, The Economist, New York Times, The Financial Times

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s